À propos

     On se réjouit depuis un certain temps, et apparemment sans signe de lassitude, de l’idée que la complexité, l’imprédictibilité, le hasard et l’indétermination règnent partout dans le monde physique et humain. Ce dernier est censé s’en trouver plus riche, plus ouvert, plus insaisissable et, au bout du compte, plus stimulant qu’un monde dont on pourrait dégager des lois permettant de prédire et d’expliquer chacun des phénomènes qui s’y déroulent. Corrélativement, on célèbre les pensées et les théories qui placent ces notions en leur cœur ou à leur fondement au motif que ces pensées et théories seraient ainsi parvenues à surmonter notre aspiration arrogante, infantile et illusoire à nous rendre maîtres et possesseurs intellectuels de la nature des choses.

   Il est cependant une notion qui bien qu’on l’apparente fréquemment, à des degrés divers, à celles d’indétermination, de complexité ou d’imprédictibilité, est loin d’être jugée aussi centrale pour notre compréhension du monde et d’être considérée comme un objet ou un outil de réflexion particulièrement estimable ou éclairant : le vague. Parce qu’on peine à penser la réalité qui pourrait être celle du vague – qui a à voir avec l’idée d’une indétermination partielle de l’identité individuelle d’une chose –, il est naturel de rejeter le vague tout entier du côté d’une imperfection de notre saisie des choses, d’une imprécision des concepts, des représentations ou des théories que nous en avons, ou d’une ambiguïté des énoncés que nous formons à leur propos.

   Ce séminaire mensuel consacré au vague consistera au contraire à ré-explorer la question de sa réalité ontologique et à faire apparaître la fécondité de ce questionnement en des domaines aussi variés que la logique, la métaphysique, l’épistémologie et la méta-éthique. S’attachant à l’élucidation des paradoxes sorites classiques, comme celui du tas de sable, mais ne se concentrant pas uniquement sur eux, la réflexion sur le vague qu’on se propose d’y mener voudrait contribuer à l’élucidation de la nature de l’identité, des objets matériels, des entités sociales, de la connaissance et des situations éthiques. En ce sens, il ne s’agira pas seulement de comprendre pourquoi, pour reprendre l’image de Popper, il n’y a pas solution de continuité entre la réalité des horloges et celle des nuages, mais de montrer, plus largement, ce que la réflexion philosophique gagne à repenser l’un de ses objets les plus classiques.